L'interface ne fait pas le dispositif informatique, l'interface user-friendly encore moins :

Les premiers paragraphes ne me posent aucun problème, c'est vers ce moment-là que les choses se compliquent :

Également, j’adhère entièrement à la métaphore de l’interface qui raconte une histoire, pour qui veut/peut bien la croire. Est-ce pour autant que la dimension fictive du récit offert par l’interface ne peut apparaître qu’aux usagers avertis ? Les utilisateurs novices sont-ils pour autant naïfs au point de prendre pour argent comptant cette vérité servie sur un plateau ? Je ne saurais trop répondre, mais j’ai quand même tendance à me méfier des oppositions trop faciles.

je crois qu'à cet endroit ton commentaire commence à s'éloigner de ce que je voulais dire : bien entendu les interfaces racontent des histoires, ce n'est pas un mystère. Cette capacité à raconter une histoire est même une particularité de l'informatique comme on la connait aujourd'hui, c'est-à-dire une machine qui ne peut fonctionner qu'en produisant des représentations de son propre fonctionnement pour permettre les actions de l'utilisateur (d'où la systématicité depuis l'invention du PC, de la présence de l'écran comme périphérique de retour plutôt que l'imprimante qui était jusque là en vigueur chez les ingénieurs et les scientifiques, etc.). Par contre, là où cette idée m'importe, c'est dans la possibilité qu'une des histoires, l'un des discours d'interface/discours d'usage, puisse rendre invisible les autres discours et se poser en discours non seulement univoque (essentiel pour permettre l'action le plus souvent) mais surtout unique et hégémonique (parfaitement utile pour… rien du tout).

Au final c'est une idée assez simple qu'il y a derrière tout ça : s'il est parfaitement possible de n'avoir aucune représentation du fonctionnement "profond" d'un ordinateur ou d'un téléphone mobile (à quel moment doit-on les différencier d'ailleurs ?), c'est-à-dire de fonder ses usages de la machine sur la compréhension de la seule et unique interface et de ce que celle-ci donne à voir ou de ce que l'on veut par ailleurs, cela ne signifie pas le moins du monde que l'on se trouve libéré et dégagé du discours technique et sémiotique des couches inférieures. Celui-ci interviendra par intermittence, comme un cadre aux pratiques, lors des usages limites (cas d'erreurs, etc.) ou bien lorsqu'on en délègue le traitement à quelqu'un d'autre (donc on sait que ça existe même si on ne se le représente guère) : c'est le cas lorsque l'on doit faire "débloquer" (désimlocker) son téléphone mobile chez un revendeur, etc.

Les vierges technologiques n'existent pas :

Je ne considère jamais qu'un utilisateur novice est naïf (à mon avis, au pire, il "joue l'innocent" pour reprendre une formule de Deleuze), et bien au contraire je tente, malhabilement peut-être, de montrer que des "figures d'usagers" (débile vs. nerd, qui sont des stéréotypes de compétence) sont "montées" en parallèle de ces discours d'usages. Ces figures sont construites comme un binarisme, c'est-à-dire l'une indiquant que sa seule alternative est l'autre (sur le modèle du binarisme de genre masculin/féminin ou binarisme sexuel hétéro/homo). Quand je prend le soin, sinon le temps, de spécifier et revenir sur ces deux figures, c'est qu'il est important pour moi de ne jamais considérer qu'un néophyte face à une machine ou une interface serait "vierge techniquement". La techno-virgin est un mythe, et, sinon comme mythe avec l'efficacité des mythes, elle n'existe pas a priori. Être un néophyte c'est avoir déjà les compétences d'autres machines, d'autres dispositifs : j'avais moi-même les compétences du peintre en bâtiment et de la ménagère/cuisinière et du lecteur de livres et de bandes-dessinées, le jour où j'ai allumé un ordinateur pour la première fois. Après, il reste à savoir si ces compétences feront partie ou pas des scénarios d'usages produits par les interfaces (est-ce que savoir utiliser un mixer est utile pour faire du photoshop ? est-ce que connaître les nuanciers de peintures professionnelles permet de comprendre mieux les logiques d'interfaces de photoshop et/ou the gimp, etc.)

J'ai peut-être créé la confusion dans mon post, parce que je n'ai pas rappelé clairement que la figure de l'usager débile/incompétent pouvait être performée par les usagers eux-mêmes (pour chasser des angoisses liées aux machines, pour utiliser le pouvoir l'image du débutant dans une performance de genre, ou simplement pour se défausser d'une situation sociale qui les ennuie, etc.), comme la figure du nerd/supercompétent peut être performée par d'autres personnes (que l'on trouverait plutôt guignols face à un ordinateur), ou encore par les mêmes personnes ailleurs incompétentes "officiellement. Ces deux figures sont à mon avis particulièrement essentialisées dans notre culture de l'école qui distribue à loisir les étiquettes de cancre et de bon-élève et jamais d'élève tout court sinon comme un composé des deux autres.

La compétence est déjà un enjeu interactionnel du monde scientifique, c'est l'une de ses valeurs :

Par ailleurs, la figure de l'usager incompétent est particulièrement problématique dans les débats des scientifiques qui travaillent sur les usages ou les dispositifs techniques : si on y prête attention, on peut repérer aisément dans le discours de certains chercheurs les arguments qui viennent plus clairement énoncer le fait qu'ils sont convaincus d'être eux-mêmes incompétents et doivent le masquer honteusement de peur qu'on attribue les limites de leur réflexion à leur incompétence technique. À L'inverse, on peut aussi repérer ceux qui travaillent d'abord à signifier le fait qu'ils sont super-compétents techniquement, même si leur discours scientifique est d'une platitude crasse. Dans les 2 cas, ils perdent régulièrement le fil de leur propos, et confondent définition de leur objet, compte rendu de leur terrain et contre-transfert pas bien assumé ni amorti (Deveureux a écrit un bouquin toujours d'actualité : De l'angoisse à la méthode dans les sciences du comportement, Paris, Flammarion, 1980 1967 pour l'édition originale en a..., 474 p. Ed.: Aubier Montaigne, 1998, ISBN 2-7007-2186-1 ). Tu verras aussi que lorsque des querelles s'installent entre collègues chercheurs celui qui aura le dernier l'aura souvent en utilisant des arguments tirés d'une compétence particulière qu'il suppose que son adversaire ne partagera pas et dont ce dernier n'assumera pas le fait de ne rien y comprendre.

Bref, tu dis te méfier d'une opposition trop facile entre compétents et incompétents. Or, dans mon post, je pensais avoir expliqué que cette opposition n'est pas de mon propre fait, mais bien qu'elle hante déjà l'idée d'interface user-friendly et l'idée de technologie de manière plus générale. La nécessité "d'être gentil avec l'utilisateur" n'étant, pour moi, pas vraiment signe d'une considération neutre (d'une neutralité mobile à la Barthes par exemple) de ses compétences. je le répète ici, penser que l'on pourrait être fondamentalement incompétent en tant qu'usager est absurde, au pire on ne possède pas les compétences adéquates. Cette valorisation majeure de la compétence technologique/technique participe tout simplement d'une réification de l'objet technique comme objet "naturel", et de la sorte, évacue l'idée plus pertinente d'objets socio-sémio-techniques co-construit en situation.

Qu'est-ce qu'une compétence, comment une interface la sollicite-t-elle ou l'annule-t-elle :

Tout l'enjeu politique actuel consiste à comprendre pourquoi la figure du pirate, celle du hacker, et celle du nerd hyper-compétents sont toujours liées dans les journaux ou bien à la télé, alors que les compétences pour copier un fichier vidéo ou audio sont partagées par absolument tous les utilisateurs d'ordinateurs (puisque c'est POMME+C POMME+V dans la version apple). Qu'est-ce qu'être compétent ? À qui attribue-t-on cette figure ? etc. Je prend l'exemple d'apple parce que nombre d'usagers des produits de cette marque sont convaincus n'avoir aucune compétence technique, et sont tout autant convaincus qu'ils ne sauraient utiliser les machines d'une autre marque sous prétexte que apple est la plus adaptée à leur cas, la mieux interfacée, etc.

Bref, cette remarque sur pomme C pomme V revient à insister sur le titre que tu as choisis pour le post "est-ce que savoir lire et écrire suffirait à utiliser des interfaces informatiques ?"… À quel moment passe-t-on d'une simple lecture des instructions à une culture technique, et à des compétences techniques ? Désigner deux figures archétypales actives sur le terrain me semblait suffir à rendre cette question ouverte et à rendre nécessaire le fait de la garder ouverte... Et d'une certaine façon, acquérir des compétences en informatique comme ailleurs, est tout de même l'affaire, d'abord, d'accepter de se trouver dans la situation en permanence renouvelée de se sentir et savoir incompétent.

Sur les discours de vérité, les enjeux de véridiction, les croyances et tout le tralala :

Concernant la citation que je fais du tweet de @politechnicart, je ne m'avancerai pas à sa place, mais de la manière dont je l'avais compris et cité, tu passes complètement à côté de ce qu'il signifiait, malgré le fait que tu énonces par ailleurs littéralement l'enjeu de ce tweet : oui, c'est bien un appel à nuancer la question de la vérité ! Mais il me semble que depuis Nietzsche (Mensonge et vérité au sens extra moral, and co) et ensuite Foucault (hop), Harraway (blang), et bien d'autres depuis (bam), "nuancer la vérité" n'est pas équivalent à "sombrer dans un relativisme culturel" et ce genre d'arguments anxieux. Au contraire, dire les enjeux de vérité, dessiner les tensions en vigueur pour pouvoir dire "ce qu'est" la machine, "ce qu'est" la manière dont on va l'utiliser, etc., et pour dire, aussi, qui est légitime pour statuer sur ces usages, n'a rien à voir avec un quelconque relativisme culturel.

Ces enjeux de vérité traversent non seulement les pratiques sur les terrains numériques/internet (qui dit que sur un site de rencontre on ne pourrait jamais parler de sexualité ? qui dit, sur un site de streaming, que l'on ne pourrait pas faire une copie à la volée ?), mais aussi les discours des scientifiques eux-mêmes. Pour tout dire, ce paragraphe de ton commentaire me vexe un peu. je te passe la phrase "position idéologique confortable, mais heuristiquement stérile ?" qui est à mon avis, complètement déplacée. Ni @politechnicart ni moi-même ne méritons, au vu de nos travaux respectifs, ce genre de commentaire. Toutefois, je conviens que le caractère "au lance pierre" de mon post (bon, c'est la streamingfury quoi !) puisse rendre confus pour le lecteur certains points évidents (en apparence) à mes yeux :-D ( Judith Butler dit "qu'elle n'écrit que pour pouvoir corriger et reconsidérer ses idées", c'est pas bête...)

Un marx de blogs ! A digital fury !

Et pour les deux derniers paragraphes de ton commentaire, il me semble qu'ils sont la conséquence de ce que je viens de lister dans les lignes précédentes : tu discutes des deux figures d'usagers comme si elles étaient pertinentes pour rendre compte seules d'un terrain (lequel ? ;-) ) alors que je voulais pour ma part d'abord les décrire et les désigner en tant qu'éléments imaginaires et actifs sur une bonne partie des terrains liés aux technologies et leurs usages. Enfin, concernant la qualification de mi-bourdieusien mi-marxiste : je crains qu'un type particulier de discours d'usages (celui des interfaces, celui qui dans une large mesure rend les usages possibles en tant qu'actions techniques) semble se généraliser, et dans ce mouvement ôter aux usagers la connaissance de la possibilité de certaines actions ( disempowerment, etc.) ? Oui, alors tu peux bien me qualifier de marxiste, même si Marx himself trouverait cela peut-être un peu funky et léger comme raison de m'affilier à son travail… Tu le dis bien, c'est la figure de l'usager qui est écrasé : si celui-ci trouve des alternatives pratiques d'usages libres de cette figure-là, et qu'il la conserve pour certains autres usages, alors ok, elle me convient…

Si l'usager par contre se retrouve coincé dans des usages toujours plus user-friendly, la friendliness servant d'abord à masquer (et là j'emploie bien le terme épouvantable de "masquer", parce que les techno-nerds l'emploient, et que tout le monde, sauf l'usager innocent à qui personne ne donne l'info, convient que c'est le bon terme pour qualifier le pseudostreaming, un masque) des usages qui étaient auparavant particulièrement aisés à avoir, il me semble que la perspective des actions "négociées" est plutôt bien considérée : dans ce cas précis, la négociation bas de l'aile, et se fait à l'avantage de... (les industries culturelles ?)… Mais c'est le risque, dans une négociation, qu'elle ne soit pas très équitable au final. Après, je vois bien que je répond à côté de ta remarque en termes paradigmatiques : ce que tu entends par perspective négociée, particulièrement dans les usages, je l'ai souvent trouvée dans des rapports qui se posaient fiévreusement la page suivante la question de l'acceptabilité des nouvelles technologies, ou bien des services de ceci ou de cela, en somme, si l'idée d'une négociation des usages est une perspective intéressante, elle est suffisamment sur la brèche politiquement pour ne pas devoir être interrogée régulièrement.

Tout simplement, de ma position d'usager, je peux déjà affirmer que je ne suis pas acteur de mes comptes gmails, (je commence à le devenir quand je décide de les fermer), je ne suis pas acteur de mon forfait sfr ou orange, etc. Ou alors si je considère que j'en suis l'acteur, c'est que je considère que seul le service annoncé dans la publicité est à même de m'épanouir (internet illimité dans la limite d'un gigaoctet par mois, des services en ligne en veux tu en voilà, à la condition unique que l'on récupère tous tes contacts téléphoniques, ainsi que les portraits de tes amis qui y correspondent que l'on ne t'as jamais dit qu'on en faisait une base de données tranquillement, etc.) Là ce n'est pas une négociation, c'est une taxe, tu donnes tel type d'information sinon tu n'as pas le droit d'utiliser le service (et encore de la manière dont on te dit de le faire, et non pas de la manière dont tu serais capable de le faire toi même). POur revenir au streaming, tout le monde semble d'accord pour n'autoriser la négociation qu'avec la figure des hyper-compétents, eux qui s'ils ne sont pas satisfaits des services de la fnac ou de m6replay iront télécharger des trucs en peer2peer, alors même que tout usagers à les compétences requises pour copier des films en plus de les visionner. Sauf qu'à un moment, ça ne s'est peut-être pas/plus assez pratiqué, parce que l'on a cru que megaupload serait toujours là, parce que l'on a cru que le cloud c'était l'autonomie et que la réussite consistait à accéder à ses données de partout en les donnant à quelqu'un d'autre, etc.

Bon, voilà pour ce qu'il me semblait nécessaire de rappeler, préciser, pour le moment, merci encore de ta lecture qui a mis, du coup, le doigt sur les points qui manquent largement de limpidité dans mon texte. Et gare à ton prochain post, GRRRRR !