Décrire des activités de documentation

Dans un premier temps, pour comprendre l'installation paisible du champ lexical de la documentation dans mon vocabulaire sociographique, il suffit de se pencher sur le terrain selon une perspective historique, déjà-historique, pourrait-on dire. Il fut un web où tout internaute un peu passionné pouvait créer et entretenir son propre site web ou sa propre page perso, pour peu qu'il apprenne quelques rudiments du langage html (langage de description de... documents), le principe des balises descriptives et celui des références par liens hypertextes essentiellement. Depuis, ce web a changé, et le plus souvent après une inscription (la création d'un compte remplaçant souvent la création d'un site), les plateformes du web 2.0 autorisent la manipulation de son réseau social, le remix et le partage de contenus multimédia, etc. Dans les deux cas, éloignés d'à peine dix ans, il s'agit d'écrire, d'inscrire, de formuler, de réagencer, de copier, d'articuler contenus et mises en pages, bref, de s'activer à consulter, produire et faire circuler, des documents. Ces documents servent à bien des choses, mais les activités restent, si on prend le soin de les décrire une par une, des activités de secrétariat ou de documentaliste du quotidien, du secrétariat augmenté, en quelque sorte. Les pages persos à caractère sexuelle (les PPCS des débuts) étaient faites de récits plus ou moins anthropométriques ou confessionnels, tapés patiemment, illustrés par des photographies scannées ou extraites des premières webcams, de liens vers des rubriques connexes ou des sites équivalents dont il était capital de faire la promotion, etc. Aujourd'hui, on possède un ou plusieurs comptes, on s'y connecte depuis son ordinateur ou son téléphone, et on copie-colle au doigt, on photographie/uploade en 3G, on rédige son blog, ses tweets ou ses mails à l'aide d'un clavier et d'un formulaire de saisie : comme pour le web 1.0, comme le ferait n'importe quel-le secrétaire.

Si les interfaces et les appareils ou beaucoup changé, ainsi que les infrastructures (adsl et HSPD ne sont pas étrangères au développement des usages actuels), je n'ai pas abandonné la notion de documents pour autant : elle a été efficace tout du long de ces évolutions du terrain et, en m'attachant à souvent revenir à l'aspect matériel et gestuel (parce que c'était ma condition d'ethnographe désargenté qui me l'imposait), j'ai toujours pu reprendre la mesure des activités et voir leur continuité plutôt que leur rupture. La notion de documents, d'une certaine manière, m'a permis de garder sur ce terrain une ligne de lecture constante comme si j'avais voulu écrire l'une des nombreuses suites possibles du livre de D. Gardey  sur l'industrialisation de l'écriture, le chapitre sur la dimension de domesticité de cette industrie par exemple.

Politiques d'accès à la documentation

L'un des points que j'ai étudié le plus longuement reste la question des accès à la documentation offerts par les sites web,étude menée sur les plateformes 2.0 essentiellement. En effet, s'il était relativement facile de consulter l'ensemble des sites web au début des années 2000, l'avènement des grandes bases de données et l'ère des bigdatas a imposé comme nouveau standard de navigation l'inscription préalable à toute activité en ligne. Concernant les sites de rencontre, cette inscription prend des aspects intéressants dès lors que l'on essaie de comprendre comment la navigation, la rédaction de profils et la co-production de discussion s'insèrent et participent aux rencontres en ligne. Ce que l'on déclare être sexuellement et sentimentalement a-t-il un impact sur ce que l'on va voir s'afficher sur l'écran, et donc, sur qui le site va proposer de rencontrer ? Selon les sites, l'impact est majeur (je n'accède pas à tous les documents produits par les internautes sur le site selon ce que j'ai déclaré être) ou relativement insignifiant (quoi que je dise je lirai les mêmes profils et pourrai interagir potentiellement avec tout le monde). J'ai appelé cette variation dans la gestion des accès aux données, les politiques d'accès à la documentation, politiques qui cristallisent au final une gestion des affects (la possibilité de consulter des documents sans systématiquement les considérer d'un point de vue sexuel, etc.).

On pourrait être tenté de dire que ce sont les contenus qui sont importants, que l'information est "dans" les documents, "dans" les pages web, "dans les bases de données", et que les sites web ne sont que des coquilles vides accueillant la richesse des contenus fournis par les internautes. Cependant, lorsque l'on relève sur certain sites de rencontre ou réseaux sociaux qu'une photographie mise en ligne par quelqu'un qui s'est "déclaré" femme sera vue comme sexuelle ou pas, sera visible ou pas, selon que l'on a "déclaré" soi-même être un homme ou une femme, il s'avère que le seul contenu (personne ne dit que la photographie représente même une personne) est largement insuffisant pour évaluer et décrire les usages en vigueur sur le site. Parler alors du site comme d'une architecture servant la gestion programmée (suivant une politique genrée de fermeture ou d'ouverture (voir mon post sur meetic et faceglat) des accès aux contenus et des pages qui les accueillent, là où l'on s'attendrait à ce qu'il laisse les internautes se débrouiller seuls avec leurs désirs et leurs envies, devient plus aisé si l'on comprend que la documentation elle-même, comme activité, est l'un des enjeux des pratiques : pour certains sites web, il apparaît comme tout à fait normal d'intervenir en amont des activités des internautes pour canaliser a priori leur navigation sur le site, alors que ce n'est pas du tout le cas pour d'autres sites, notamment ceux qui autorisent des identifications de genre ou de sexualité non binaires (h/f/couple/trans au minimum, et straight/gay/lesb/bisex/bi-curious /SM /etc.).

Avant même de se pencher sur les contenus uploadés par les internautes, et sur ce que ces derniers en font, il est donc nécessaire pour le chercheur de cerner comment les plateformes ont un impact structurant par un jeu de méta-index sur la visibilité de certaines données (textes ou images), sous prétexte qu'elles sont associées à des données, ici, de genre. Cette association de données, c'est simplement la mise en page, l'agencement par le formulaire d'inscription de données personnelles qui la matérialise, en enregistrant, en documentant ce que l'internaute décide de déclarer. Derrière cette gestion apparemment froide des accès aux documents, on peut lire, pour peu que l'on s'accorde une multiplication des points d'observation sur le terrain, de véritables enjeux institués techniquement dans l'architecture des sites web : usages sexuels (sentimentaux) de documents non-sexuels, usages sexuels (pornographiques) de documents explicitement sexuels, et usages non-sexuels (encyclopédiques) de documents sexuels. Personne ne s'intéressant, en sciences sociales, aux documents ne s'intéresse en même temps à la sexualité, et personne, à ma connaissance, ne s'intéressant à plus d'une culture sexuelle à la fois ne s'est non plus penché sur la question des documents : du coup, par un jeu d'habitudes disciplinaires et de résistances à la curiosité pour des sexualités inconnues de la part des chercheurs, ces politiques d'accès à la documentation se trouvent plutôt ignorées pour le moment.

Falsification des documents et morale extraordinaire de la documentation

Un autre point important dans mes travaux a été la prise en compte de la figure du faker dans les interactions en ligne, notamment le fait que le problème du fake est un problème qui est tout sauf sociologique (mais cela on le sait depuis les articles de Simmel sur les sociétés secrètes, les associations discrètes et la parure), précisément parce qu'il n'y a rien de plus observable que les controverses autour de cette figure, certaines prenant ancrage dans le web de l'intime. Le faker est d'abord repéré sur l'incohérence des données qu'il a fournit. Le plus souvent cette incohérence apparaît à la confrontation de deux documents différents qu'il a produits dans des contextes ou des moments différents. La figure du faker peut être envisagée depuis la dénonciation qui la valide, comme un moyen d'anéantir l'impact sur les autres internautes de l'internaute qui se voit qualifier de faker. L'accusation de faking contient en elle-même une théorie de la réception et des affects causés par les documents. Là où le faker avait un usage essentiellement performatif (cf. l'article de M. Bergström dans le numéro 4 de la revue POLI ), il est renvoyé à des critères d'évaluations distincts de vérité, de preuve (un profil doit être vrai s'il est vérifiable hors-ligne, et pas s'il est efficace en ligne, etc.), jouant un dualisme digital (le monde en ligne est distinct essentiellement du monde hors-ligne, cf. le blog cyborgology). Pour le coup, le web de l'intime réactualise les catégories que A. Rouillé attribue historiquement à la photographie, la documentarité se distinguant, par la force des dénonciations, de l'expressivité.

Il existe trois types de fakers, qui se caractérisent par trois types de rapports aux documents, trois types de manipulations et de "jeux d'écriture". Les fakers bien connus sont les traîtres, ceux qui ont générer des sentiments ou de l'excitation à distance, pour s'en délecter avec perversité. Mais nombre de fakes ont pour principale conséquence de faire rire (les porno truqués par exemple), ou bien de transgresser les règles d'accès de sites aux politiques d'accès à la documentation jugés trop restrictives : la cible n'est alors pas un autre internaute, mais le dispositif technique lui-même. Les contenus d'un documents sont dépendants du contexte technique dans lequel ils sont pris, des intentions de celui qui les créé, et des conditions de lectures, des architectures (avec politiques d'accès...) qui les accueillent. Une fois un profil de site de rencontre dénoncé publiquement comme fake, les photographies ou les messages qui lui sont associés perdent leur potentiel affectif, ils sont neutralisés sans avoir été rendu inaccessibles pour autant : ils sont décrédibilisés (cf. notion de compétence fictionnelle chez JM Schaeffer ??), le faux document n'est plus valide en pratique, il ne sert ni à signifier une pratique relationnelle ni à présenter qui que ce soit... mais de fait, le faux document n'a aucune existence concrête, sa fausseté, c'est son ombre, elle est projetée depuis un point qui lui est extérieur.

Entre temps, sur le modèle des pratiques drag qui révèlent les rouages de la performance de genre selon J. butler, le faker a mis en perspective la nature documentaire de l'ensemble des pratiques qui ont lieu sur les sites de rencontre, rappelant clairement que rien, absolument rien ne peut être vérifié en ligne, et que seules des procédures de crédibilisation des documents (ou bien leur destruction, ce qui n'empêche pas l'internet de s'inscrire avec un nouveau profil) consultés peuvent être engagées. Le faker montre une chose : s'il est commun de ne pas mentionner la nature documentaire, au point que l'on pourrait penser que c'est une idée d'ingénieur ou de geek linuxien que de croire que l'on manipule des documents lorsque l'on surfe sur le web, il s'avère que la grande majorité des internautes comprennent parfaitement les enjeux et les valeurs qui surgissent à la dénonciation d'un faker sur un site, mais qu'ils se trouvent en même temps à devoir gérer la "suspension of disbelief", la mise en suspens de leur incrédulité quant au caractère non-documentaire de leurs pratiques (désolé pour la double négation, mais c'est bien de cela qu'il s'agit, celle-ci marquant un nœud moral important). On peut du coup penser l'hypothèse documentaire comme une ressource "en cas de danger", comme une modalité d'interprétation des situations qui sortent de l'ordinaire, la dénonciation du faker comme un retour temporaire, extraordinaire, à l'énonciation de la nature documentaire des activités en ligne.

Analyser des documents, documenter des pratiques...

D'une certaine manière, parler de documentation et de document n'est pas, pour moi, le moyen de m'identifier "info-com" au sein du champ de la sociologie, bien au contraire, c'est parce que je suis sociologue que les documents m'importent plus que les informations. D'une certaine façon, je suis redevable aux vieux textes de Jeanneret de m'avoir renvoyé dans les cordes de ma propre discipline lorsqu'il cherche à mettre en évidence l'intérêt qu'il porte aux documents en tant qu'objets culturels et objets de pratiques socio-historiquement situées. Dans un premier temps, ma conception du terrain était simple, la possibilité d'enregistrer tout ce que je voyais à l'écran sans trop de difficultés m'avait laissé entrevoir que mon étude serait de toute évidence une analyse de contenus de ces documents collectés. Rien de plus légitime et normal en sociologie, le web ne faisant que simplifier, en apparence, les opérations.

Pour autant, ce n'est pas seulement pour décrire ou identifier ce qu'il se passe sur le terrain que je me suis attaché à ce terme, c'est avant tout pour gagner un point de départ, qui a fini par perdurer, à la représentation de mon activité de chercheur sur le terrain : pendant des années, j'ai rendu ma directrice de thèse complètement folle à confondre systématiquement corpus et terrain, sans pouvoir me fixer un point de repère pour autant. Ce n'est pas que je confonde ces deux choses en général, j'ai enseigné plusieurs années de suite les méthodes d'enquêtes sans jamais faire de boulettes aussi énormes, mais seulement que je n'arrivais pas à me contenter d'une "seule et simple" analyse de corpus. Je sentais bien que ma pratique de collecte de pages web, d'enregistrement/copie du code html de ces pages, posait un problème, précisément parce que collecter les documents était une expérience qui m'affectait à l'usure, et affectait... mon observation et ma compréhension du terrain. Mon analyse de contenus devenait de plus en plus l'affaire d'une expérience individuelle marquante, sinon personnelle. D'ailleurs, je commençais à en rendre compte dans des cahiers tellement je peinais à rendre compte ensuite, devant collègues et enseignants, de mon étude.

L'activité de collecte des documents, leur classement, leur exploration systématique, faisait que mon parcours n'était pas tout à fait le même que les autres internautes, sans avoir pour autant de moyens supplémentaires : j'allais sur tous les sites qui semblaient toucher de manière parfois très vague à "l'intime", sous prétexte de voir/consulter/enregistrer un panel "représentatif" de pages web ; de cette manière, je me trouvais à lire des contenus que ma culture de l'intime, l'ensemble de mes représentations de la sexualité et de la sentimentalité, n'aurait jamais pu, auparavant me faire aborder directement, simplement parce que bien des choses m'étaient inconnues, je n'aurais pas pu les "chercher", mais aussi parce que bien des choses ne me semblaient en rien relever de l'intime, ou du sexuel, ou encore du sentimental... L'activité de collecte prenait un tournant nouveau, elle se confondait avec une activité encyclopédique d'information sur les cultures qui m'était jusqu'ici inconnues. Par exemple, la découverte d'un blog SM associant des centaines de pages décrivant le matériel que le Master utilisait dans sa pratique fut un grand moment pour moi : il documentait de lui-même sa propre pratique, l'encyclopédie et la collection muséale, dans un style très "XIXème s.", étaient des références pour lui autant que des repères pour moi.

De façon plus générale, le tournant ethnographique de mon étude qui fut très très long à s'établir, s'est opéré sur le fait d'une ethnographie de la documentation, de mes propres pratiques de documentation, prtiques que je me suis d'ailleurs mis à documenter pour moi-même. Je ne comprenais mes activités en ligne, au départ, que du seul point de vue des procédures traditionnelles d'enquêtes, et elles me sont devenues plus perceptibles dès lors que j'ai compris l'impossible isolement des activités techniques d'avec les activités "intimes", sexuelles ou sentimentales, en ligne : si ma conception de-s sexualité-s et de-s sentimentalité-s évoluait au fur et à mesure des pages que je collectais, alors il était fort probable que ce phénomène ne soit pas réservé au seul chercheur, même si sa position pseudo-désaffectée ou poly-affective faisait qu'il était investit moins personnellement que n'importe quel autre internaute. Par contre je devais faire face à un nouveau problème celui de considérer le chercheur comme un "travailleur du sexe", mais un travailleur du sexe un peu particulier (sans monnayage direct des activités, sans sociabilités professionnelles, sans culture du métier, etc.), pour le coup, ce qui n'est pas une mince affaire lorsque l'on voit qu'aujourd'hui encore la figure du sociologue ou celle du sémioticien ou encore du technologue restent des figures sans désirs ni intentions sexuelles aucune.

Du coup, des questions essentielles, posées autant par les internautes dans leurs pratiques que par mes collègues virent le jour : qu'est-ce qu'une rencontre en ligne ? un échange de fichiers qui émeuvent ? la co-production d'un fichier texte dans une interface se disant "de discussion" ? le résultat de la pratique d'un seul site de rencontre qui s'accapare l'idée même de rencontre en ligne pour la sexualiser d'une manière spécifique ? J'ai mis des années avant de réussir à formuler la totalité de mon parcours comme un parcours ethnographique. Il m'a fallu tout simplement décider d'abandonner ma thèse, et donc l'exercice formel de l'analyse de contenus, pour pouvoir, au passé, parler de ce que cette expérience avait signifié pour moi, en tant que chercheur. C'est dans le cadre du séminaire Ethnographie et Statistiques sur Internet organisé par M. Boutet et M. Bergström que cette transformation réthorique s'est opérée, puisque j'y suis intervenu pour traiter des questions de réflexivité sur le terrain, de fakes comme méthode d'investigation,etc., bref pour parler des pratiques de manipulation et production de documentations par le chercheur.

Paradigme documentaire et paradigme relationnel

Bon, me voilà, à faire une ethnographie de la documentation intime en ligne, à abandonner la thèse qui m'a pris tant d'années à ne pas finir, me voilà bien avancé, en somme ! Toutefois, en m'accorchant à ce terme de documentation, je me suis finalement trouvé à en voir un autre apparaître, qui, comme la lettre volée de E.A. Poe était tellement visible que je n'y prêtais guère attention : les relations. Oui, les relations, celles du lien social, celles des interactions, en passant par les rencontres, la communication ou les discussions, bref, tout semblait pouvoir, sur le terrain, mais aussi dans mes bibliographies, entrer dans un type de relation. Mais comme les documents, ce n'est pas pour rien que la notion de relation intervient, elle est problématisée par les internautes, par les administrateurs des sites et par les sociologues à bien des égards, et l'un des deux champs est souvent invisibilisé (volontairement) au profit de l'autre.

D'abord il existe un paradigme relationnel qui est distinctement opposé à un paradigme documentaire, c'est une conséquence du "digital dualism" tel que @nathanjurgenson en fait l'exposé et la critique sur cyborgology (ce n'est pas le même lien qu'au-dessus :-D). La polarisation de ces deux paradigmes mène à une suite de raisonnement et de réflexes qui suivent un principe constant : ce qui est de l'ordre de la documentation n'est pas de l'ordre de la relation et vice versa. Un exemple simple, la consultation de pornographie n'est que très rarement considérée comme une relation (sauf dans certains cas bien précis, les fans, les pros et semi-pro, et les ... les internautes qui ont pratiqués suffisamment les mêmes sites pour devenir familiers les uns des autres), sous prétexte le plus souvent de son asynchronie fondamentale qui distribuerait les rôles d'acteur et de spectateur, ainsi qu'une qualité d'usage du document, ici photo ou vidéo. Les enjeux de discussions et d'interactions repérables dans les médias synchrones (chatroom, etc.) semblent être automatiquement relationnels et plus rapidement personnels. Des travaux comme ceux de J. Velkovska (sa thèse soutenue en 2004 sous la dir. de L. Quéré, en l'occurrence) montre bien cette polarité entre deux paradigmes structurant les interprétations. Sauf que dès lors que les internautes se trouvent face à des fakes ou bien sur des sites de webcam porno, on constate que les deux paradigmes restent bien actifs, mais qu'ils ne correspondent plus à la "nature" documentaire/asynchrone ou relationnelle/synchrone des interfaces. Ces situations sont encore assez peu galvaudées pour que des ressources communes et univoques puissent être générées.

Derrière ces 2 paradigmes se tapit, c'est une hypothèse qui m'accompagne depuis un moment maintenant, tout une culture sexuelle de la documentation et de la relation, qui s'incarne aussi bien dans la définition de la pornographie que dans la production, par exemple, de correspondances romantiques et sentimentales.  Au final, par cette hypothèse, je tente de faire mienne la question de E. Kosofsky-Sedgwick, qui consiste à se demander jusqu'où les binarismes de genre et les binarismes sexuels ont investis depuis le XIXème s. nos savoirs, quotidiens comme scientifiques. La pornographie, au départ de l'étude, ne faisait pas partie du tout de mon terrain : j'éjectais systématiquement les pages qui semblaient relever de la pornographie, parce que je considérais que les internautes qui se consacraient à les animer étaient des semi-professionnel-le-s, vaste erreur, corrigées des années plus tard. Or, la pornographie, dans son nom même, contient l'idée d'un document, d'affects, et de sexe. D'autant plus lorsqu'elle devient synonyme d'images bien plus que de textes (pourtant remis au goût du jour par le web). Si l'ensemble des pratiques que j'ai étudié ne relevait pas pour autant de la pornographie, la question peut être posée concrètement : Ce qui n'est pas pornographique est souvent le fruit d'une censure ou d'une modération, mais aussi lié à des sites dont l'architecture (les politiques d'accès aux documents) polarise sexuellement la consultaiton des textes et des images. L'ensemble de mon terrain relève donc à peu prêt sûrement de la documentation, d'affects et de sexe, et il en relève d'autant plus lorsque les sites de rencontre, par exemple, s'attèlent à censurer toute pornographie possible de leur bases de données. La pornographie, et les enjeux concrets autour de sa définition, devient alors un point central (une controverse ?) de l'étude, précisément parce qu'il s'agit naturellement d'associer à l'écran documentation et sexualité, là où, auparavant, avant les écrans du web, la seule présence ou absence du dispositif de documentation permettait de distinguer le porno du non-porno. Ces censures sont intéresssantes pour notre question, car elles tiennent essentiellement par la combinaison de deux méthodes : un repérage automatique de mots-clés par des robots (l'écriture comme processus mathématique) et une lecture par des modérateurs de chacune des images mise en ligne (l'écriture comme processus de communication et d'affection), deux modes qui "encadraient" plus haut ma conception de la documentation en ligne. D'autres exemples sont pertinents pour marquer l'articulation en paradigme documentaire et paradigme relationnel, mais je vais m'arrêter là et reviendrait updater et y faire référence dès que j'en publierai des éléments ici ou ailleurs.

Pour conclure sur cette question des 2 paradigmes documentaire et relationnel, il s'avère que les études scientifiques sont particulièrement encombrées avec cette question puisque la majorité d'entre elle évacue les sites labellisés comme pornographiques (comme si c'était une évidence) lorsqu'elles constituent leurs corpus, dont elles vont tirer le plus souvent ensuite des généralités sur l'ensemble du web ou des pratiques qui lui sont associées. Que ce soit des labos d'université ou de grosses entreprises de telecom, Il n'est pas toujours évident d'y évoquer les questions de sexualités et de pornographie, et encore moins d'interroger les paradigmes que ces notions partagent avec certains des discours pourtant tenus au sein de ces institutions scientifiques. Aussi, au final, les études se penchent soit sur des questions "uniquement" technique, documentaires, par exemple, soit sur des questions relationnelles complètement tautologiques comme trouver le lien social sur des sites de rencontre (GRIN GRIN GRIN), par exemple.

J'espère avoir, sinon répondu à la question de savoir "pourquoi des documents ?", au moins avoir donné suffisamment d'argument pour montrer la validité et la richesse de cette notion, encore aujourd'hui, et j'insiste, notamment, sa capacité à articuler des champs étudiés toujours séparément et, surtout, à permettre de problématiser cette séparation dans la production des savoirs techniques et sexuels contemporains, savoirs des internautes, savoirs des chercheurs. Un cas d'école, pour finir, reste la floppée de commentaires de chercheurs et de journalistes lorsque Chatroulette a été massivement découvert à l'hiver 2009 : très peu ont réussi à simplement décrire ce qu'il se passait, en évitant de projeter sans aucune délicatesse leurs angoisses sexuelles et identitaires sur le terrain. Ils ont transformer nombre de descriptions en accusations contre des pervers et des branleurs, et autres figures qui surtout n'allaient pas se risquer à répondre aux accusations. Ils avaient probablement oublié que Chatroulette, malgré son interface supersynchrone, n'était peut-être, potentiellement, qu'un agencement de documents audioscriptiovisuels comme un autre. En somme en se concentrant sur une certaine matérialité supportant les activités en ligne, je tente de montrer toute la dimension sociale et culturelle des "objets techniques" habituellement utilisés pour signifier du neutre et de l'indiscutable. Avec la notion de documents, techniques, technologies  et sexualités deviennent discutables de concert...