En effet, hommes et femmes n'auront pas accès aux mêmes documents, l'objectif revendiqué par le créateur de Faceglat étant de respecter une certaine logique morale propre au judaïsme orthodoxe. Aussi, de la première page

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on passe directement à l'une des deux deuxièmes pages (ici celle réservée aux femmes)

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La distinction de genre n'est pas l'apanage des réseaux sociaux d'obédience religieuse. Sur Faceglat, la distinction entre hommes et femmes va être utilisée de la même façon mais à des fins typiquement inverses de celles d'un site de rencontre tel que match.com ou meetic.com. Au départ Faceglat distingue les deux groupes pour les séparer définitivement, comme le font les sites de rencontre généralistes. il n'est pas question d'humeur ni de goût, mais de genre, de quelque chose qui ne change pas. La consultation de la première page du site web reste la seule preuve qu'une femme et un homme sont inscrits sur le même site, puisqu'une fois cette page franchie, ils n'auront plus accès à aucun document en commun, ni ne pourront interagir. Faceglat organise ainsi une homosociabilité structurant l'ensemble des rapports entre ses abonnés.

Les sites de rencontre généralistes distinguent tout autant les deux groupes d'hommes et de femmes, et aussi les groupes d'hétérosexuels et d'homosexuels, mais ils opèrent cette distinction afin que les internautes, dans leur expérience individuelle d'accès aux documents, ne puissent jamais interagir avec d'autres internautes qui ne seraient pas compatibles sexuellement : ainsi les hommes hétérosexuels ne pourront interagir qu'avec des femmes hétérosexuelles, les hommes homosexuels n'interagiront qu'avec des hommes homosexuels, etc. l'hétérosociabilité stricte des internautes hétérosexuel-les est assurées, comme l'homosociabilité stricte des internautes homosexuel-les l'est aussi

Pour les sites de rencontre, la distinction et l'interdiction d'accéder à des documents mis en ligne par des internautes a priori non-compatibles sexuellement, permet aux administrateurs du site d'instaurer un type de relation toujours déjà polarisé sexuellement, sociabilité en ligne et sexualité devant se recouvrir.Concernant Faceglat, c'est exactement l'intention inverse qui va être énoncée, l'homosociabilité assurant a priori l'impossibilité d'une sexualisation des relations entre des internautes reliables. La même règle de tri, et la constitution de groupes définis par des règles d'accès à certains documents sert donc dans un cas à assurer la sexualisation potentielle de toute interaction sur le site, dans l'autre à l'empêcher. De fait ce principe de coloration sexuelle ou non-sexuelle des interactions en ligne n'est possible que parce qu'il souscrit à un binarisme strict du genre définissant à la fois le lexique des affects, des goûts et des désirs. L'autorisation d'accès, ou plutôt la restriction des accès, consiste à gérer la transformation des actions de documentation en action pour produire une signification sexuelle ou non-sexuelle aux pratiques du web.

De fait, il me semble que les règles binaires, qu'elles sexualisent explicitement ou désexualisent, tout aussi explicitement, les interactions possibles sur les sites web, participent de ce que E. Kosofsky-Sedgwick a nommé une'' épistémologie du placard'' : je ne prendrais pas le temps de développer cette hypothèse ici, mais rappellerais seulement que M. Foucault a montré que la sexualité au XIXème s. était le produit spécifique d'un type de discours (comme chose morale, comme chose dont on ne parle qu'à un médecin ou un curé, etc.). A la suite de ses travaux, E K-Sedgwick a renchérit en montrantque ce qui est de l'ordre du caché et du silence est parfois tout aussi efficace et significatif que ce qui est explicitement révélé (bien que réservé) ou encore, considéré comme évident (la présomption d'hétérosexualité par exemple, qui induit que l'on n'ait pas à "se définir" comme hétérosexuel puisque c'est une identité "naturelle" et normale, é-vidente).

E Kosofsky-Sedgwick complète l'analyse de Foucault par l'idée que c'est précisément cette manière de faire agir les savoirs dissimulés qui définit la sexualité telle qu'elle a alimenté le XXème siècle. Il me semble que, l'on peut, avec certains aménagements théoriques peut-être, réactiver cette hypothèse sur le terrain des sites web en remarquant que les sites qui structurent leurs bases de données en groupes étanches définis par une catégorisation binarisante du genre sont aussi ceux qui produisent une censure des contenus sexuellement explicites et formulent selon les termes d'une logiques très simple la nature des rapports potentiellement viables sur tel ou tel site. Pour assurer la définition du service qu'ils proposent, ils ne peuvent se contenter de fournir un discours en page d'accueil, et doivent construire un outil différenciant, "genrant", les expériences de documentation. Ce n'est pas la présence de contenus pornographique, ce n'est pas même le discours sentimentaliste ou "seulement" friendly, mais bien la manière dont les internautes se verront ou pas attribué l'autorisation d'accéder à l'ensemble ou non des documents proposés par une seule et même base de données. Sur internet, la maxime veut que l'on ne sache pas si l'on est un chien, mais on ne sait pas plus que l'on y est une femme ou un homme. Par contre, chien comme homme et femme, peuvent tous accéder à une expérience définie par des administrateurs et des webmasters comme étant celle d'un homme ou d'une femme. Sur d'autres site, on expérimentera le fait de ce se documenter comme un internaute. ;-)