# DES DIFFÉRENTES MANIÈRES D'ARTICULER IDENTITÉ DE GENRE, ORIENTATION SEXUELLE ET GOÛTS:

L'identité de genre semble être le fondement de l'identification sur le web de l'intime, la catégorie binaire par excellence, codable en 0 ou 1, comme à la sécurité sociale, et exclusive évidemment, soit 0, soit 1... Certains sites requièrent que l'internaute déclare son genre (le fait de se définir hors-ligne comme homme ou femme), et/ou son orientation sexuelle (comme combinaison relative de deux catégories de genre) et/ou ses goûts en matière de genre (l'identification du genre de l'autre, qui doit être différenciée de l'orientation sexuelle, dans la mesure où ce type d'identification ne dépende pas du genre de celui qui les énonce). Selon les sites web, l'identification de genre n'est pas traitée de la même façon. Certains sites demandent ces informations à l'internaute dès les premières lignes de son inscription, parce que cette identification est nécessaire à leur bon fonctionnement (base de donnée, etc.). Le genre y prend une importance technique dans la mesure où il participe à l'automatisation de certaines procédures par les bases de données. Dans d'autres cas, les sites peuvent techniquement fonctionner sans les informations concernant le genre de leurs abonnés, et c'est à titre uniquement descriptif qu'ils le demandent. Je vais présenter trois types de sites pour lesquels les identités de genre, les orientations sexuelles et les goûts sont articulés différemment dans l'expérience documentaire qu'ils proposent aux internautes: les sites de rencontre généralistes, les sites gays, les sites bi/trans/échangistes.

- les sites de rencontre généralistes et l'orientation sexuelle visible et indicible La première question est «qui suis-je?» la seconde est «qui je cherche?». «Je suis un homme», «je cherche à rencontrer une femme», sont, par ex., les deux phrases qui structurent l'inscription sur meetic.fr. Dans le cas des sites de rencontre généralistes, l'identification de genre et les goûts, sont systématiquement articulés par le site: ils servent au site à fournir un seul et unique type de documents à l'internaute, des documents destinés à satisfaire son envie de rencontre, sa fuite de la solitude, ou d'autres instincts moins faciles à exprimer. Pour notre exemple, ce seront des profils de «femmes cherchant des hommes» qui seront offerts au regard de l'internaute. L'identification permet l'appairement de profils, donc d'internautes compatibles d'après leurs déclarations respectives. Lorsque seulement deux des trois termes du trio genre/orientation/goût se trouvent mentionnés par l'internaute, la base de donnée déduit le troisième en tablant sur le caractère absolument binaire du genre, homme ou femme, homme n'étant pas femme, et vice versa, les deux n'étant pas cumulables, et tout internaute étant soit l'un soit l'autre.

L'orientation sexuelle n'est pas demandée sur meetic, elle est déduite logiquement par le site : je dis ce que je suis, j'ajoute ce que j'aime; avec ce principe, on peut déduire l'orientation si aisément que jamais le terme «hétérosexuel» n'a besoin d'être mentionné sur meetic.fr. Pourtant, les internautes y sont classés en quatre groupes totalement imperméables qui ne peuvent être décrits que par les catégories d'orientation sexuelle: les hommes hétérosexuels, les femmes hétérosexuelles, les hommes homosexuels et les femmes homosexuelles. Les propriétés de ces groupes sont simples: les homosexuels ne peuvent parler/échanger qu'à l'intérieur de leur propre groupe, alors que les hétérosexuels ne peuvent échanger qu'avec un autre groupe, celui des hétérosexuels de «l'autre genre». Les groupes ainsi formés conservent donc une homogénéité profonde, ils ont tous le même pouvoir de documentation dans la mesure où ils ne peuvent consulter les profils que d'un seul des quatre groupes. L'orientation sexuelle n'est jamais dite, elle est par contre produite de manière invisible et structurante par l'architecture de la base de donnée du site.

Alors même que le site différencie globalement les classes homo et hétéro, il produit techniquement l'expérience de l'internaute comme une expérience sexuellement orientée, et se place en générateur de relations d'affinités. Dans tous les cas, la relation recherchée est confondue absolument avec l'ensemble des rapports documentaires qui seront entretenus en ligne, c'est-à-dire pour l'exemple que je viens de donner, celui des sites de rencontre «fleur-bleue», selon l'expression de P. Lardellier, il s'avère que toute mise en contact de deux internautes est forcément vouée à être genrée, donc sexualisée, et ne peut donc pas s'insérer dans un autre registre sans être une déception de ce premier objectif.

- les sites gays/lesbiens et le goût partagé du même genre... Il existe d'autres types de sites web qui fonctionnent différemment: les sites gays ou lesbiens. Dans ce cas, on pourrait d'ailleurs considérer d'emblée qu'ils ne concernent qu'une population homosexuelle, du fait qu'ils paraissent articuler une orientation sexuelle et une identité de genre unique. En effet, si je suis un homme inscrit sur un site gay, il est logique que je cherche des hommes, donc que mon orientation soit homosexuelle. Pourtant, un basculement conceptuel se fait entre les catégories qui servent à définir techniquement le groupe des «hommes homosexuels» de meetic, et les catégories qui servent à définir techniquement (c'est à dire l'ensemble de la liste proposée) les internautes qui s'inscrivent sur un site gay: là où les groupes étanches sur meetic constituent des ensembles homogènes, les sites gays ou lesbiens, eux, génèrent des ensembles hétérogènes d'identités sexuelles. En effet, ce type de sites propose une variété plus vaste d'orientations sexuelles : gay ou lesbienne, bien entendu, mais aussi bi, bicurious, trans et travesti. Il est donc moins question ici d'orientations sexuelles, que d'identifications sexuelles, rassemblées sous la bannière d'un goût commun, que ce dernier concerne des hommes ou des femmes.

C'est ainsi que des personnes ayant une vie relationnelle déjà établie hors-ligne s'inscrivent, soit pour rencontrer, parce qu'elles sont bisexuelles et/ou multi-partenaires, soit pour questionner leurs désirs, sans franchir le pas de la rencontre hors-ligne. Si la catégorie des hétérosexuels est logiquement bannie, il n'est pas pour autant proscrit d'entrenir des relations hétérosexuelles, d'avoir le goût de l'autre genre, mais il faudra passer par d'autres sites pour l'assouvir... Toutefois, il reste possible de l'exprimer, et de lui donner un nom (curieux, bi, etc.). Cette possibilité de nomination intègre la pratique même du site comme déterminante dans l'identification : la curiosité strictement documentaire du bi-curious est intéressante parce qu'elle montre que le fait de s'inscrire sur un site gay ou lesbien participe déjà d'une redéfinition de l'identité sexuelle, même si les pratiques hors-ligne ne «suivent» pas (pas encore ?).

Cette redéfinition se fait par la fréquentation des documents, des profils et des images, et l'idée que la pratique du dispositif participe des définitions intimes de soi trouve son prolongement dans le fait que les sites gays/lesbiens accueillent sans détour des contenus sexuellement explicites, pornographiques, etc. L'usage des documents n'est pas anecdotique, il n'est pas neutre, il n'est pas un médium qui disparaît sous le coup des relations, comme semblaient le laisser penser les sites de rencontre. Toutefois, les documents ne sont pas neutres au point que les sites interdisent/censurent certains types de représentations: les corps de femmes pour les sites gays, les corps d'hommes pour les sites lesbiens. Le plus paradoxal reste que les trans sont souvent acceptés dans chacun des sites, mais sont parfois triés en fonction de leur genre de départ, les trans-elles étant les seules acceptées sur les sites gays, les trans-ils les seuls sur les sites lesbiens. Où la performance de genre trouve finalement certaines de ses limites...

- les sites non-binaristes ou l'impossibilité d'articuler identification par le genre, orientation sexuelle et goûts, pour typifier des pratiques documentaires. Dès le départ, les sites bi/trans/échangistes laissent les internautes utiliser l'ensemble des profils sans installer aucune barrière identitaire de genre ou d'orientation. Ils ne technicisent pas la catégorie de genre. Après, libre aux internautes de se débrouiller avec celle-ci, et d'avoir des comportements lourdement normatifs, si tels sont leurs désirs : par ex., les sites échangistes les plus classiques, ceux-qui se définissent comme libertins, accueillent souvent des discours particulièrement machistes; mais leur interface ne pousse pas au machisme a priori. La possibilité de fournir un «service», pour les sites bi, trans ou échangistes ne peut être confondue avec celle d'appairement des sites de rencontre ou celle communautaire des sites gays/lesbiens: la diversité des orientations sexuelles compatibles avec l'idée de bisexualité, de transidentité ou transgenderisme ou encore de libertinage est la même que celle des sites gays et lesbiens, mais augmentée de la présence de tous les genres possibles sur un même site. De surcroît, le genre n'y est plus conçu selon une logique binaire, mais se voit lui-même augmenté des trans, des travestis et des couples ou des groupes, comme catégories de genre légitimes dont on peut avoir le goût.

Ce phénomène vient perturber l'usage du genre comme catégorie certes sociale et intime, mais aussi, sur ce terrain, comme outil technique d'automatisation ou de limitation. En effet, il est impossible pour le site de deviner/prédire ce que les internautes vont faire une fois qu'ils seront inscrits : la variable de genre, redoublée en variable d'orientation sexuelle, ne peut servir de guide aux sites puisqu'elle ne peut fournir aucune idée précise des goûts qui vont motiver l'internaute dans sa consultation des profils, des textes ou des images. Ainsi un homme hétérosexuel marié, pourra tout aussi bien avoir un profil qui le présente seul, mais chercher des rencontres qui incluent sa femme, chercher tantôt des couples tantôt des internautes seuls, etc. Au lieu de se voir proposer des profils, il utilisera un moteur de recherche ou bien parcourra les profils au petit bonheur la chance. Il contactera tantôt des femmes tantôt des hommes, tantôt des couples, etc. Sa pratique du dispositif de documentation, les liens qu'il tissera par son activité documentaire ne pourront être confondus avec les relations qu'il souhaite établir, pas systématiquement en tout cas. Des bisexuels auront des pratiques qui leurs seront propres, et croiseront celles de gays ou de couples, et ainsi de suite.

Les données concernant le genre deviennent des données parmi tant d'autres, importantes le plus souvent, mais qui restent employées pour décrire les corps et les envies plutôt que pour normaliser les parcours de documentation, les circulations au sein du site. Les sites web qui offrent à leurs abonnés un accès ouvert à tous les documents de leurs bases de données, ne voient pas plus d'internautes chahutés ou harcelés, de profils falsifiés, que les sites restreignant l'accès aux documents en fonction de ce que déclarent les internautes. En fait, les internautes se régulent très bien par eux-mêmes, reproduisant ou adaptant des règles d'interaction issues de la séduction hors-ligne. Pour autant, toutes les identités logiquement possibles n'existent pas sur ces sites, soit que certains internautes s'en revendiquant sont plus attirés par les sites qui leur sont spécifiquement dédiés, soit qu'elles se font rares en général dans les économies sexuelles hors-lignes... Ce que permet le site ne présume pas de ce qui existe par ailleurs, seulement de ce qu'il autorise en tant qu'appareillage moral de production matérielle des cultures sexuelles.

# GOÛTS, DÉGOÛTS, IGNORANCE, ET CULTURES

Quels enjeux peut-on déceler dans cette différence d'approche des goûts par les sites web intimes? Les rapports qui seront entretenus en ligne seront d'abord des relations de documentation, d'échange ou de partage, constituées par un rapport de médiation, donc «composées» de rapports aux documents eux-mêmes. À ce titre, les discours de présentation des services proposés par les sites web, sortes de suggestions d'usages, masquent plus ou moins ces rapports documentaires en faisant appel aux notions de rencontre, de contact, ou de relation. Ces notions qui réduisent un processus complexe de rapports de co-production documentaire à un vocabulaire de la sociabilité quotidienne sans toujours en interroger l'équivalence, mais surtout à une logique des genre, des orientations et des goûts comme fondement de cette sociabilité. En somme, le dispositif technique sexualise les interactions en ligne en les polarisant avant même que les internautes ne soient entrés en contact.

Ainsi, sur les sites de rencontre généralistes, l'expérience relationnelle est confondue (parce que l'ergonomie/l'interface le veut ainsi) avec l'expérience documentaire, au point de la masquer. Les trois notions de genre, de goût et d'orientation correspondent à une seule et même «tendance», et se fondent en elle, en une seule identité techniquement canalisée. La procédure de mise en équivalence des désirs et de l'exercice de documentation y est normale, donc invisible. Cette tension vers l'objet des désirs s'incarne et se formalise dans la consultation d'un seul genre de document: au point que certains internautes parlent de «communication des âmes au travers de meetic».

Sur les sites gays/lesbiens, l'expérience relationnelle est plus ou moins décorellée de l'expérience de documentation, notamment par le fait que les sites laissent les internautes entretenir des rapports documentaires n'entrant pas dans le champ de leur orientation ou de leurs goûts, ne pénétrant pas, donc, dans le champ de la séduction et de l'excitation: on peut être «amis» sur ces sites (alors qu'on est contraint à l'isolement individuel sur meetic, fondement du tête à tête et forçage évident à une polarisation sexuelle des interactions), marquer le fait que l'on se connaisse, se dire bonjour «publiquement», sans que cela ne pose de problème. Pour ce faire, les sites gays/lesbiens doivent accepter l'idée que chaque internaute puisse se contenter de la seule consultation des documents, sans jamais rencontrer les autres, sans jamais tenter de transporter et prolonger les relations élaborées en ligne à base de documents, hors-ligne. Il doivent accepter que le paradigme relationnel soit alors concurrencé par le paradigme documentaire et les usages solitaires qu'il rend plausibles. Ce n'est pas la disparition de la séduction ni de la sexualité, mais un dédoublement de celles-ci, à la fois possible en ligne et hors-ligne, les deux ne devant être ni le prolongement l'une de l'autre, ni équivalentes.

Sites de rencontre généralistes et sites gays/lesbiens posent tous le goût dans un rapport d'opposition à l'ignorance de catégories entières, en externalisant l'expression du dégoût sur les automatisations ou les limitations binarisantes posées par leurs dispositifs techniques respectifs. Ce que l'on ignore, au sens de «ne pas connaître» comme au sens de «négliger volontairement», ce que l'on ne peut ni voir, ni fréquenter, est aussi ce que le dispositif peut déduire logiquement comme ce dont on n'a pas le goût, et même dont on est dégoûté. Ces sites instituent une certaine morale de la sexualité en même temps qu'une morale de la documentation et rendent, en pratique, cette morale incontournable tant qu'on les utilisent. Si meetic semble s'assurer d'une mathématique simplissime des goûts de ses abonnés (4 possibilités), les sites bi, trans ou échangistes ne peuvent en aucune situation réduire les goûts de leurs membres aux mêmes logiques catégorielles binaires: chez eux, le goût pour une catégorie de genre, par ex., n'indique rien quant au dégoût particulier pour une autre catégorie de genre, pour toute autre catégorie, en fait.

De la sorte, il est parfaitement possible de consulter des profils ou des textes/images, dont on n'ait pas déjà le goût, des documents que l'on pourrait découvrir par hasard, en cherchant autre chose. Il est tout aussi possible sur ces sites, de se concentrer sur un genre, un seul, ou bien un type d'internaute, ce n'est pas du tout incompatible. Le goût ne s'oppose pas au dégoût comme ignorance, mais se trouve articulé à la curiosité: ne pas avoir le goût d''une catégorie d'internaute sur ce type de site, c'est savoir que l'on peut toutefois interagir avec certains des internautes qui en font partie, et qui, eux pourraient très bien être attirés par quelque chose que l'on incarne soi-même, sans que le dispositif ne les évacue par principe, etc.

# CONCLUSION:

Ignorance et curiosité peuvent être comprises toutes les deux autant sur un plan technique de la documentation et de ses modalités, que sur le plan interactionnel et psycho-social de la sexualité. C'est une politique technique de la culture et de la connaissance, donc une politique de la confrontation possible à l'inconnu qui est mise en évidence lorsque des pratiques et des cultures de l'intime se trouvent «transférées» sur le web. Dans le fond, et au travers de considérations sur les manières de se documenter, ce sont des théories morales de l'affectivité dont il s'agit de faire l'analyse. La sexualisation implicite qui supporte l'architecture sémiotique et technique des sites de rencontre généralistes, et notamment leur aspect «sexuellement neutralisé», est si profondément liée aux représentations que l'on se fait des technologies de communication «normales», qu'il est bien difficile d'en interroger les tenants en termes d'affects à partir du moment où. Au final, l'enjeu pour le chercheur consiste à cerner le passage d'une conception relativement abstraite et mathématique des identités sexuelles (fondée essentiellement sur l'orientation sexuelle soit comme principe essentiel soit comme appartenance définitive à une communauté,) à une conception de la production de cultures sexuelles et sentimentales bien plus fragmentées mais assumées comme produite à partir de documents, de produits culturels issues de l'industrie ou de circuits plus restreints, en somme ouvertement technicisée et officiellement dénaturalisée, pornographiée, bidouillée, hackée.

les notes de ce texte ont été perdues lors de l'import du texte, je recopie ici une biblio jusqu'à ce que j'ai appris à importer des textes pleins de notes sur dotclear... ;-)

Bibliographie indicative :

BAJOS N. & BOZON M, Enquête sur la sexualité en France. Pratiques, genre et santé, Paris, 2008, éd. La Découverte.
BERGSTROM M. « La toile des sites de rencontres en France » Topographie d'un nouvel espace social en ligne in Réseaux, 2011/2 n° 166, p. 225-260.
BOUTET M S’orienter dans les espaces sociaux en ligne. L’exemple d’un jeu, in Sociologie du travail, vol. 50, n° 4, 2008 p. 447-470 et disponible sur son site
CARDON D Le Design de la Visibilité in Réseaux, 2008 n°152/6 p.93-137
DELEUZE G. Foucault Paris 1986 éd. Minuit
DESCHAMPS C., GAISSAD L. & TARAUD C. Hétéros. Discours, lieux, pratiques, Paris, 2008, éd. EPEL
ILLOUZ E. Les Sentiments du Capitalisme Paris, 2006 éd. Seuil
LARDELLIER Le Coeur Net, célibat et amours sur le web, Paris 2004 éd. Belin
KOSOVSKY-SEDGWICK E. Epistémologie du Placard Paris, 2008, éd. Amsterdam