Voici le texte rédigé d'une communication que j'ai faite à l'automne dernier
au congrès de l'AFEA. Elle s'insérait dans un
panel qui traitait des ethnographies en ligne. La question, qui peut
sembler entendue dans les web studies et les digital humanities ainsi qu'en
socio et en info-com, a provoqué, à notre grande surprise, un mini-tollé en...
ethnologie. Rien de grave, toutefois. Cette communication, alors même qu'elle
fut plutôt poussive en live et que ce sont les questions des auditeurs qui la
sauvèrent à mes yeux, m'a permis d'engager la réflexion qui a généré plus tard
le plan de la conférence
HiNT en mars 2012, et notamment l'idée qu'il est impossible de distinguer
dispositif technique et matériau culturel, et de ne s'attache à l'étude que
l'un des deux, dès lors que l'on travaille à une ethnographie du web.
Technology is neither good nor bad; nor is it neutral... technology's
interaction with the social ecology is such that technical developments
frequently have environmental, social, and human consequences that go far
beyond the immediate purposes of the technical devices and practices
themselves. M. Kranzberg (Kranzberg, 1986, p. 545) cité par d. boyd &
K. Crawford (boyd & Crawford, 2011 p. 1)
I. Deux troubles ethnographiques et un parcours documentaire
Comment un ethnographe peut-il produire des données lorsqu'il enquête sur le
web de l'intime, de la rencontre et de la pornographie ? Pour développer
cette question de méthode, il me faut aborder entre les lignes l'existence de
deux troubles liés profondément à l'activité des ethnographes. D'abord, un
trouble lié au compte-rendu, à la description en ce qu'elle draine de
vocabulaire, de rhétorique, d'enjeux à la représentation, etc. et, plus
précisément, à l'accountability des ethnométhodologues qui implique que le
terrain soit observable, rapportable, descriptible et « résumable à toute
fin pratique » (Garfinkel, 2007). Grossièrement on peut illustrer ce point
par la question de savoir ce que l'on décrit lorsque l'on « explore »
un réseau social sur le web, et que pour cela, on se trouve seul face à l'écran
d'un ordinateur. Le second trouble, lié au premier de façon assez directe dans
le contexte du web, est celui de l'écriture (Jeanneret et al. 2003), et de la
documentation (Georges, 2010, p.148) ou plutôt du « déjà-documenté »
qui provient du fait que les pratiques en lignes ont quelque chose à voir avec
la manipulation de documents, une manipulation supplémentaire et antérieure à
celle qui caractérise l'activité ethnographique, ce qui, dans le fond, doit
pousser l'ethnographe qui travaille en ligne à ne jamais se retrancher derrière
un rôle passif d'archivage des données numériques, mais à interroger la
possibilité et les manières mêmes de cet archivage.
Ces deux troubles ont à la fois paralysé et nourrit mon travail d'enquête et
de compte rendu pendant de longues années parce qu'ils n'apparaissaient jamais
directement comme les problèmes que je rencontrais sur le terrain, problèmes
que j'associais toujours plutôt aux contenus des discours tenus par les
internautes, affaires de sexualité, de conceptions de la relation amoureuse, de
savoir/découvrir qui ment, qui est sincère, etc., qu'à des problèmes de
documentation et de compte rendu ethnographique. D'une certaine façon, il m'a
fallu considérer mon travail comme une activité ethnographique plutôt qu'une
simple collecte de données pour pouvoir enfin commencer à rendre compte du
terrain ; avant cela, avec la meilleure volonté du monde, je ne trouvais
jamais la bonne manière de présenter dans son ensemble le corpus que j'étais en
train de produire, et me contentait d'en présenter des portions
minuscules.
Faire une ethnographie en ligne, c'est d'abord se donner pour objectif
d'effectuer un parcours en ligne avec des moyens à peu près équivalents à ceux
dont disposent la majorité des internautes (« no bigdata, no backoffice,
just a mouse, my eyes and a keyboard »). Il s'agit donc d'avancer de page web
en page web, de profil en discussion, de site perso en plateforme de partage ou
en réseau social, au point de comprendre que l'activité des internautes, comme
celle de l'ethnographe, peut être interprétée comme une suite de circulations
(Boutet, 2008, p.448-449), de parcours de documentation. Surtout, en procédant
ainsi, on réalise qu'il leur arrive régulièrement d'interpréter eux-mêmes leur
parcours comme lié à de la documentation, et à d'autres moments d'être
confrontés à ce type d'interprétation par d'autres internautes ou bien par les
interfaces des sites web, sans qu'ils l'aient choisie de leur plein gré.




